Jean-Jacques Rousseau

Publié le 18/06/2021 à 13:06 par poeguy Tags : sur coup nuit moi monde soi belle air saint heureux chez texte

[...] Quand le lac agité ne me permettrait pas la navigation, je passais mon après-midi à parcourir l'île, en herborisant à droite et à gauche, m'asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages, couronnés d'un côté par des montagnes prochaines, et, de l'autre, élargis en riches et fertiles plaines, dans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres, plus éloignées, qui la bordaient.

Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île, et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux m'offrait l'usage; mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu, je ne pouvais m'arracher de là sans efforts.

Après le souper, quand la soirée était belle, nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la terrasse, pour y respirer l'air du lac et la fraîcheur. On se reposait dans le pavillon, on riait, on causait, on chantait quelque vieille chanson qui valait bien le tortillage moderne, et enfin l'on s'allait coucher content de sa journée, et n'en désirant qu'une semblable pour le lendemain.

 

Jean-Jacques Rousseau

( 1712-1778 )

" Les rêveries d'un promeneur solitaire "

Éditions Garnier et Garnier-Flammarion  

 

Les poèmes légers de Chaulieu ou de Piron et ceux, philosophiques et scientifiques de Voltaire, Saint-Lambert, Delille ou Lebrun expriment parfaitement le goût d'un siècle pour qui la poésie devait être narrative ou didactique. Lorsqu'il lui arriva d'écrire des vers, Jean-Jacques Rousseau ne remit pas en question cette poétique et, par exemple, les couplets du Devin de village ( " Á voltiger de belle en belle / On perd souvent l'heureux instant ; / Souvent un berger trop fidèle / Est moins aimé qu'un inconstant " ) sont proches des chansons de Dorat et de Laborde. mais, prosateur, Rousseau sut donner à sa phrase d'admirables cadences. Au XVIII° siècle, en fait, la poésie s'est réfugiée - mais pour y briller d'un éclat singulier qui éclairera la littérature jusqu'à nous - dans les romans de Laclos et de Sade, et plus encore chez Rousseau, dans les Confessions et les Rêveries d'un promeneur solitaire. De celles-ci, premier grand texte du préromantisme, nous retenons un passage de la cinquième promenade.